Le défi conservateur : pas si simple

Trahie par la gauche, déçue par la droite, la France s’est livrée sans résistance au libéralisme macronien. Réputés conservateurs, les Français sont profondément imprégnés par un relativisme de gauche qui est le principal obstacle au retour de la droite au pouvoir. Le retour conservateur ? Pas si simple.

LA GRANDE VERTU de l’élection d’Emmanuel Macron est d’avoir montré que la France ne croyait plus dans la gauche, mais qu’elle n’espérait plus non plus dans la droite. Elle s’est livrée par dépit à la synthèse des deux : le « syncrétisme conciliant » macronien (le concept est du cardinal Bergoglio), un bonapartisme libertaire qui n’enthousiasme personne. Si donc une alternative est possible, c’est au prix d’un changement radical de la droite et de la gauche.

À gauche, Mélenchon fait le job, dans la posture du socialisme le plus excessif, mais ses cadres assument eux aussi le libéralisme-libertaire du versant « sociétal » du progressisme macronien. Or ce libéralisme des mœurs est tout sauf populaire. À droite, Wauquiez campe une opposition dure, mais sa différence ne paraît que purement technique. Il évite soigneusement les sujets qui fâchent.

Si le clivage mondialiste/souverainiste réapparaît, il reste lui-même transpartisan et il ignore les fondements anthropologiques de la crise culturelle qui demeure à la racine des maux du pays.

Pour revenir dans le cœur des Français, durablement et massivement, il n’y a qu’une solution : affronter les difficultés à la racine, car tant qu’on ne traite pas la racine, on ne traite pas le mal. La droite en est-elle capable ?

Le poison de l’idéologie

La seule option serait de revenir au conservatisme originel de la politique classique. Pas si simple. Historiquement, la France n’y est vraiment jamais parvenue durablement depuis la rupture postrévolutionnaire entre les libéraux et les réactionnaires, comme l’a montré François Huguenin dans l’Histoire intellectuelle des droites (Perrin, 2013).

La raison principale en est que la droite née dans l’opposition à la tabula rasa révolutionnaire, par attachement aux permanences civilisationnelles et à la conception classique de l’État (protéger la paix et le droit), s’est glissée dans l’idéologisation de la politique sans parvenir à en sortir : les libéraux en basculant du libéralisme politique (l’autolimitation du pouvoir) au libéralisme moral, les réactionnaires en s’enfermant dans le mythe (progressiste) du pouvoir omnipotent et les messianismes apocalyptiques.

Les deux impasses : libérale et réactionnaire

Dans les deux camps, on a fini par absolutiser ses principes en renonçant à accepter le réel humain dans toutes ses dimensions, ses limites et sa complexité. Libéraux et réactionnaires ont réduit leur approche respective des réalités à des systèmes… y compris « antisystèmes » ! Cette dérive idéologique s’est faite aux dépens du réalisme politique lui-même, transformant l’exercice du pouvoir en pur cynisme, cause de tous les échecs.

C’est pourtant ce réalisme politique éclairé qui est l’origine du conservatisme historique, que l’on peut définir comme une philosophie de l’imperfection, marque de l’esprit modéré dans l’exercice du pouvoir, hors de toute logique idéologique ou partisane.

Comment cette alternative politique peut-elle retrouver une certaine autorité, en dehors de l’attraction du réalisme lui-même ? On mesure la difficulté qui est avant tout culturelle. Cette approche de la politique est aussi une approche de l’existence qui s’exprime dans les mœurs avant de s’exprimer dans les institutions.

Les conditions du retour

Trois conditions au moins s’imposent au retour conservateur, qui peuvent structurer l’œuvre de refondation à entreprendre.

1/ Il ne suffit pas de rendre la politique à la société civile, comme au sens macronien qui est un leurre (la réduction de la politique à la gestion), mais en rejoignant la société civile dans ce qu’il y a de meilleur en elle, c’est-à-dire le plus humain, autrement dit le plus moral, le plus culturel, le plus généreux, spirituel et créatif. Cette démarche peut convaincre. Pour cela, il faut un projet politique réellement subsidiaire qui libère les énergies, où l’État se concentre sur ses seules fonctions régaliennes protégeant la liberté des réalités humaines structurantes (territoires et patrimoines, familles, nation…).

2/ Le conservateur replace la politique dans une perspective éthique, c’est-à-dire limitée par les principes d’une loi morale universelle et non propriétaire du droit de définir le bien et le mal, au nom du Progrès, de l’utilité ou de la majorité. Dans une société relativiste, le défi est considérable, mais lui seul protègera les plus faibles (l’enfant, le migrant, le mourant) auxquels personne ne peut être indifférent, dut-on combattre la culture du déchet qui les rejette. Seule une anthropologie solide peut fonder une unité politique, au-delà des divergences tactiques légitimes au sein d’un même camp.

3/ Enfin, la dernière évolution du conservatisme à retrouver se comprend mal sans assumer le message historique du christianisme. En libérant la politique de ses mythes idéologiques (éradiquer le mal par la magie des structures et de la loi), l’espérance chrétienne a rendu la politique à la raison et à l’Histoire, autrement dit au retour du réalisme et de la modestie dans le mouvement de la société vers le meilleur bien possible. Une société libre n’est pas heureuse dans la conservation figée d’un modèle de société idéale (l’incantation des « valeurs ») qui n’existera jamais. Elle doit recréer sans cesse les conditions de la justice et de la paix. Ainsi les conservateurs raisonnables sont sans cesse innovants et vecteurs de progrès. Il leur faut montrer qu’ils vivent dans le présent de l’homme et ses limites, ni dans le passé dépassé, ni dans les fausses promesses du futur.

Le prix de ce réalisme est simple : faire comprendre que pour l’homme qui ne vit pas seulement de pain, la politique n’est pas le tout de l’existence. Là est la seule espérance.

 

Illustration : L’École d’Athènes, par Raphaël (1509-1510), Chambre de la signature du Palais du Vatican (détail).

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